1 janvier 2010

19 cas inexpliqués de fourbure à la même écurie. - La Ripe de Noyer Noir

Dix-neuf chevaux soudainement frappés de fourbure, ont été sauvés de graves complications, par une Vétérinaire zélée qui s'est livrée à des investigations à la Sherlock Holmes...

Une crise de fourbure aigüe a foudroyé une écurie de la Rive-Sud et la Dr Julie Collins, médecin vétérinaire décrit son expérience de praticienne appelée sur les lieux lors de cet évènement.

Le lundi j’ai été appelée pour une urgence à Calixa-Lavallée. Un poney d’environ 10 ans montrait des signes d’inconfort abdominal : il était abattu, se couchait et se relevait, ne voulait pas manger, n’avait pas passé de fumier et se regardait les flancs. À mon arrivée à la ferme vers 22 h 30, le poney allait beaucoup mieux. La propriétaire faisait marcher l’animal depuis près de 30 minutes. À l’examen clinique, tous les paramètres physiques étaient normaux. La colique semblait être terminée. Pendant l’examen du poney, quatre autres chevaux ont montré des signes cliniques de colique abdominale. Le traitement des coliques a consisté en l’administration de Banamine® et d’huile minérale par intubation nasogastrique (sauf pour un qui a reçu seulement de la Banamine®). Fait intéressant, les cinq chevaux étaient dans la même partie de l’écurie, trois l’un à côté de l’autre et le quatrième, en face des trois premiers.

L’écurie compte une cinquantaine de box au total. La moitié du bâtiment est louée à un entraineur. Celui-ci garde ses chevaux sur de la mousse de tourbe (peat moss). Aucun des vingt chevaux de l’entraineur n’a été affecté. Qu’est-ce qui pouvait bien causer ces épisodes de colique ? Ce qui était commun aux chevaux de la dame et qui n’était pas partagé avec l’entraineur était le foin, la litière de copeaux et la moulée sucrée. De plus, deux suspects étaient nouvellement arrivés à l’écurie. Depuis le matin, les chevaux avaient accès à un nouveau lot de foin et de copeaux. Avec du recul, on pouvait observer, parsemés dans la litière, des copeaux de couleur inhabituelle, d’un gris foncé un peu violacé. Il faut noter aussi que le foin était de très mauvaise qualité, plusieurs balles étant moisies. Mon diagnostic différentiel le plus probable, à ce moment, était une intoxication au foin moisi.

Le mardi vers 13 h 30, la propriétaire me téléphone pour me donner des nouvelles des chevaux qui avaient eu des coliques la veille. Les cinq chevaux vont très bien, pour l’instant. Par contre, un cheval est en crise de fourbure aigüe (celui-ci n’avait pas fait de colique la veille). Fourbure ! Vous avez dit fourbure ? Mais que se passe-t-il ? Sur la route, la propriétaire me rappelle pour m’informer qu’il y a quatre autres chevaux en fourbure dont une jument qui avait eu des coliques la veille. En effet, les cinq chevaux montraient des signes évidents de fourbure aigüe : pouls digité bondissant, chaleur au niveau des pieds, immobilité, tricoises positives, fréquence cardiaque et température marginalement hautes. Curieusement, on pouvait aussi observer, sur certains chevaux, un oedème des membres qui se terminait à mimétatarse et/ou mi-métacarpe (fait documenté lors d’intoxication au noyer noir). Pendant les examens cliniques, dix autres chevaux ont montré des signes cliniques de fourbure aigüe à des degrés différents (grades de 1 à 4 selon la gradation d’Obel). Vu la situation, ma liste de diagnostics différentiels était très courte. Pour moi, le noyer noir (cas documentés aux USA) était le suspect numéro un. Mais aucun cas n’avait été décrit, à ma connaissance, au Québec. Pour les futurs vétérinaires, l’intoxication percutanée par le Juglans nigra n’est qu’une belle question pour le NAVLE, mais je voulais quand même m’assurer que la litière n’en contenait pas. Le fournisseur de litière (sur la Rive-Nord, dans la région de Montréal) nous a informés que ses sacs contenaient des copeaux de pin et de noyer rouge. Noyer rouge... Ouf !

Le lendemain matin à 6 h, mercredi donc, j’ai demandé à mon conjoint, qui est arboriculteur, des informations sur le noyer rouge. «Noyer rouge ???, me dit-il, ça n’existe pas. Nous avons trois espèces de noyer, mais pas de rouge. » « Alerte rouge ! » «Avons-nous du noyer noir au Québec ? » La réponse fut positive. J’ai appelé tout de suite la propriétaire et je lui ai expliqué la situation. Je lui ai demandé de vider complètement les box, de laver les pattes des chevaux avec un savon doux et de les mettre sur de la mousse de tourbe. Ce que je redoutais la veille venait de se confirmer. J’ai communiqué avec le Dr Jean-Pierre Lavoie, de la FMV, pour avoir son avis et savoir s’il y a déjà eu des cas de fourbure causés par le noyer noir au Québec. Il me répond qu’à sa connaissance il n’y en a pas eu, mais me suggère d’aviser le réseau d’épidémiosurveillance du MAPAQ.

Je suis arrivée à la ferme à midi. Les box étaient déjà vides et les pattes des chevaux avaient été lavées. Il y avait 4 autres chevaux qui montraient des signes cliniques de fourbure aigüe. Au total, 19 chevaux ont été affectés. La réévaluation des 14 cas diagnostiqués la veille a révélé une excellente amélioration (de 80 à 90 % d’amélioration) environ 4-5 heures post-exposition. Lors de cette même réévaluation, aucun des 19 chevaux n’a montré des signes de douleur et tous se déplaçaient normalement. Quelques-uns avaient encore, à différents degrés, des pouls digités (diminués de beaucoup et aucun n’était bondissant), une réponse légèrement positive à la tricoises (de beaucoup diminuée) et de la chaleur au niveau des sabots. Le traitement instauré pour les fourbures a consisté en l’administration de phénylbutazone, de Banamine® 1/4 de dose et d’acépromazine, l’insertion de coussinets de mousse 2 po sous les pattes antérieures et l’augmentation du volume de la litière durant la phase aigüe. L’administration d phénylbutazone a été poursuivie plusieurs jours selon l’évolution des cas. La littérature sur les intoxications au noyer noir suggère d’administrer par intubation du charbon activé ou de l’huile minérale (pour minimiser l’absorption des toxines) aux chevaux affectés. Je n’ai pas intubé les chevaux puisque ceux-ci recevaient déjà de la Banamine® à 1/4 de dose et que ceux qui avaient eu des coliques la veille avaient reçu de l’huile et avaient tous été fourbus quand même le lendemain, sauf un qui n’avait reçu que de la Banamine® et qui a été parmi les derniers a souffrir de fourbure. Bref, je n’étais pas convaincue de l’efficacité de celle-ci, et vous imaginez la charge de travail...

Vendredi, les signes cliniques étaient quasi imperceptibles pour la grande majorité des chevaux. Des radiographies ont été prises 10 jours plus tard et aucun changement au niveau de P3 n’a été observé. On pouvait presque dire que cela avait été un rêve ou... un cauchemar.

Grâce au MAPAQ et à son service d’épidémiosurveillance équine nous avons pu faire confirmer, dans un laboratoire de Guelph, la présence de noyer noir dans la litière et ainsi poser un diagnostic définitif.

Je voudrais remercier le Dr Jean-Pierre Lavoie, le Dr Denis Niquette qui m’a généreusement prêté des médicaments en urgence le soir très tard, le MAPA.

(Dre Lévesque et son équipe) et trois étudiantes de 4e année (Sophie, Jeann-Isabelle et Audrey) de la FMV qui sont venues m’aider lors de la crise.
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